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Amédé Gontrand
 
L'explosion rageuse et grinçante du réveil matin tire Amédé de ses douces rêveries.
 
Les yeux encore éblouis par sa nuit blanche, Amédé se lève. Mais la verticale, dans ce matin poussiéreux, ne veut pas de lui, et c'est courbé qu'il est chassé par la porte de sa chambre.
 
Les rayons du soleil, qui se lève aussi, pénètrent en boules flamboyantes dans sa cuisine, s'éparpillent, rebondissent à travers la pièce et éclatent en milliers de taches aveuglantes sur ses pupilles fragiles.
 
Rien ne va ce matin pour Amédé Gontrand. La radio allumée lui rappelle sans cesse qu'un cancer pernicieux le prendra à la gorge d'ici peu. Amédé souffle dessus et elle s'éteint dans un bourdonnement suraigu qui vrille ses tympans et fait tourner le lait trois petites fois avant de s'en aller. Un café noir et raciste se précipite dans sa gorge rocailleuse et sa langue brûlée refuse le "clap!" habituel de satisfaction pour se mettre en boule et essayer de l'étouffer.
 
Soudain, la verticale le tire en arrière, son dos craque et sa tête est attirée par la porte du buffet qui de son angle rageur le frappe. Amédé, le souffle court, s'assied, prend une cigarette, en aspire longuement la fumée qui lui brûle les poumons. Amédé veut la souffler, mais celle-ci fait une boucle dans sa gorge, monte au cerveau et s'enfuit en sifflant... Sa chaise frémit et se rendort... Le café rétablit l'ordre... Plus rien ne bouge... L'univers matinal et fantasque d'Amédé se stabilise, rien d'exceptionnel ne se passera aujourd'hui.
 
D'autant plus qu'Amédé se souvient soudain, dans un accès de froide lucidité, qu'il s'appelle Roger et qu'il doit se dépêcher s'il ne veut pas rater le bus peuplé qui le mènera à son morne et fatidique travail.
 
Alors, il réfléchit un instant, se gratte la tête et en riant retourne se coucher.
 
Il n'ira pas travailler.
 
©Pierrot, 2002